Export, réindustrialisation, transition énergétique, soutien aux commerces en difficulté : alors que les entreprises traversent une période de fortes incertitudes économiques, le projet de loi de finances 2027 prévoit de réduire de 125 millions d’euros les ressources du réseau des Chambres de Commerce et d’Industrie.
Une décision aux conséquences potentiellement lourdes pour l’économie des territoires : dans le Grand Est, la baisse envisagée représenterait 8,5 millions d’euros et menacerait 150 emplois.
Le projet de loi de finances 2027 prévoit de ramener de 505 à 380 millions d’euros le plafond de la taxe pour frais de chambre, une ressource acquittée par les entreprises et destinée à financer les missions d’intérêt général des CCI.
Cette nouvelle réduction de 125 millions d’euros, soit près de 25 % de leur ressource fiscale, intervient après plus d’une décennie de restructurations et d’économies.
Depuis 2013, les ressources fiscales du réseau ont déjà diminué de 64 %. Ses effectifs sont passés de 25 000 à 13 600 collaborateurs. Mutualisation des fonctions supports, regroupements territoriaux, rationalisation des dépenses : les CCI ont profondément transformé leur organisation.
Dans le Grand Est, où ces mutualisations sont déjà largement engagées, les marges de manœuvre sont désormais extrêmement limitées.
Selon les premières projections, 150 emplois seraient menacés dans la région, soit jusqu’à 21 % des effectifs. À l’échelle nationale, près de 2 000 emplois seraient concernés et une CCI sur deux pourrait disparaître.
À cette perspective s’ajoute une nouvelle annonce : un prélèvement rétroactif de 25 millions d’euros sur les ressources du réseau au titre de l’exercice 2026, envisagé dans le projet de loi de finances de fin de gestion.
« Nous ne sommes plus face à un simple ajustement budgétaire. Ce qui est en jeu, c’est notre capacité à accompagner les entreprises dans les territoires. Nous avons déjà considérablement réduit nos coûts et mutualisé nos moyens. Aujourd’hui, toute nouvelle diminution de nos ressources se traduira par moins de compétences, moins de services et moins d’accompagnement pour les entreprises. Ce sont elles qui en subiront directement les conséquences. »
Jean-Paul Hasseler, Président de la CCI Grand Est
Des entreprises et des projets économiques menacés - exemples
Implantée en Alsace, Ecosun Innovation développe des groupes électrogènes solaires destinés à remplacer ou hybrider les équipements fonctionnant aux énergies fossiles.
Depuis sa création en 2015, l’entreprise a déployé 250 équipements sur 5 continents. Aujourd’hui, 85 % de son activité est réalisée à l’export. Son développement international s’est construit avec l’appui de la CCI, à travers l’identification de marchés prioritaires, la formation des équipes et près de 25 missions de prospection ou participation à des salons à l’international.
Même constat chez Alélor, entreprise agroalimentaire alsacienne de 25 salariés. Son dirigeant, Alain Trautmann, rappelle combien la conquête de nouveaux marchés exige du temps, des investissements et un accompagnement dans la durée. Salons internationaux, adaptation des produits, recherche de débouchés et développement commercial : autant d’étapes pour lesquelles l’appui de la CCI constitue un levier déterminant.
Pour Sébastien Muller, Président de l’ARIA Alsace, la réduction des moyens des CCI intervient dans un contexte déjà particulièrement difficile pour l’industrie agroalimentaire. Près d’une entreprise sur deux se déclarerait en difficulté, confrontée au ralentissement de la consommation, à la hausse des coûts et au manque de visibilité.
Dans ce contexte, les partenariats avec les CCI constituent un levier essentiel pour soutenir la compétitivité des entreprises et développer de nouveaux débouchés. Missions export, participation à des salons internationaux, mise en relation entre industriels et fournisseurs : ces actions collectives bénéficient à l’ensemble de la filière. Lors de la dernière édition du SIAL, 34 entreprises du Grand Est ont ainsi été accompagnées sous le pavillon régional.
Affaiblir ces dispositifs reviendrait à priver les entreprises d’un soutien stratégique, précisément au moment où elles doivent renforcer leur compétitivité et conquérir de nouveaux marchés.
À Épinal, Anvis France, PME spécialisée dans les pièces en élastomère pour l’automobile, bénéficie depuis 2022 de l’accompagnement de la CCI pour réduire ses consommations énergétiques, anticiper les conséquences du changement climatique et diversifier son activité.
Audits énergétiques et climatiques, échanges de bonnes pratiques entre industriels, réflexion sur l’installation de panneaux photovoltaïques et développement de nouveaux matériaux : ces démarches mobilisent des compétences dont les PME ne disposent pas nécessairement en interne.
>> Réduire les moyens des CCI, c’est donc aussi prendre le risque de ralentir les transformations industrielles et environnementales que les politiques publiques cherchent précisément à accélérer.
Commerces en crise : la CCI intervient en urgence
Les violences et pillages survenus les 17 et 24 octobre ont récemment rappelé le rôle essentiel des CCI dans la gestion des crises économiques locales.
Dans le Grand Est, environ 45 commerces particulièrement touchés ont été identifiés. Les équipes consulaires se sont immédiatement mobilisées pour accompagner les commerçants dans leurs démarches administratives et d’assurance, leur apporter un soutien psychologique et faciliter la reprise de leur activité.
Un fonds d’aide à la reprise d’activité d’environ 200 000 euros a été engagé par les CCI du Grand Est, avec le soutien de la Région et des partenaires mobilisés. Il vise notamment à apporter une aide pouvant atteindre 5000 euros par commerce.
Pour Gwen Bauer, président des Vitrines de Strasbourg, qui fédèrent près de 700 adhérents directs, les conséquences de ces événements dépassent largement les seuls dégâts matériels.
La baisse de fréquentation des centres-villes et les pertes de chiffre d’affaires fragilisent des commerçants déjà confrontés à la diminution du pouvoir d’achat, à la hausse de leurs charges et aux remboursements des prêts contractés pendant la crise sanitaire.
À l’approche des fêtes de fin d’année, période décisive pour leur activité, la présence d’un interlocuteur de proximité et la rapidité des dispositifs d’accompagnement sont essentielles.
Ce rôle de soutien immédiat aux entreprises en difficulté serait lui aussi fragilisé par les réductions budgétaires envisagées.
Affaiblir les CCI au moment où les entreprises en ont le plus besoin : un contresens économique
Une étude OpinionWay estime par ailleurs que chaque euro confié aux CCI génère 5,30 euros de valeur pour l’économie française.
Réduire les moyens du réseau ne constitue donc pas une simple économie budgétaire. C’est prendre le risque d’affaiblir un outil de développement économique dont les effets bénéficient directement aux entreprises, à l’emploi et aux territoires.
Un appel au Gouvernement et aux parlementaires : maintenir les moyens d’agir
Face à ces perspectives, la CCI Grand Est appelle le Gouvernement et les parlementaires à maintenir le plafond de la taxe pour frais de chambre à 505 millions d’euros, son niveau de 2026.
Elle rappelle que la commission des finances de l’Assemblée nationale s’est prononcée à l’unanimité des groupes politiques en faveur du maintien du financement des CCI.
Pour Jean-Paul Hasseler, il ne s’agit pas de contester la nécessité de maîtriser les dépenses publiques, mais de mesurer les conséquences économiques et territoriales des décisions budgétaires.
« À l’heure où notre pays doit réindustrialiser, exporter davantage, accélérer les transitions et soutenir ses commerces, nous avons besoin de renforcer notre capacité d’action économique, pas de l’affaiblir. Les CCI ne doivent pas être considérées comme un centre de coût pour l’État, mais comme un levier de création de valeur. Les entreprises ont autant besoin des CCI que l’État a besoin de ses entreprises. »
